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Violences sexuelles : le sport français en plein examen de conscience

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Après les révélations d’abus sexuels qui ont récemment éclaboussé les fédérations françaises, membres du gouvernement et acteurs du sport se sont réunis vendredi à Paris pour établir une feuille de route et endiguer le fléau.
Chacun espère que ce vendredi 21 février 2020 fera date dans l’histoire du sport. Réunis à Paris pour participer à la Convention nationale de prévention des violences sexuelles dans le sport, ministres, secrétaires d’État et présidents d’instances sportives ont partagé la même injonction : la peur doit changer de camp.  
“Grâce à la libération de la parole dans mon livre (“Un si long silence”, Plon), la honte se transforme en fierté, et ça, c’est la plus belle victoire, ma médaille d’or olympique”, a déclaré avec émotion l’ancienne patineuse, Sarah Abitbol, par qui la prise de conscience dans le monde du sport est arrivée. Déclenchant dans le même temps une longue ovation de l’ensemble de l’amphithéâtre du comité olympique français (CNOSF). 
Forts de son témoignage, les acteurs de la rencontre ont ensuite lancé des pistes de réflexion destinées à poser les bases d’un plan de prévention de l’exécutif vers les fédérations sportives. Entretien avec l’un des intervenants de la convention, Philippe Liotard, sociologue du sport, pour comprendre la crise que traverse le sport. 
Le milieu du sport est-il un environnement propice aux violences sexuelles ?  
Philippe Liotard : Oui, car l’environnement sportif produit de la vulnérabilité. Les sportifs sont vulnérables dans le sens où ils sont exposés à un risque. La vulnérabilité se construit dans une relation dans laquelle il y a un abus de pouvoir, un abus d’autorité ou un abus de confiance, comme dans le rapport entraîneur/ entraîné. Au sein des clubs, on constate que les enfants, les personnes handicapées et surtout les femmes sont les plus exposés à ce type de violences.  
Il n’existe pas un type de violences sexuelles. Lorsque l’on aborde ce thème, il est important d’évoquer toutes les formes d’agression pour qu’aucune victime ne se sente isolée. Elles peuvent donc venir d’hommes mais aussi de femmes, même si elles sont minoritaires. Elles touchent autant les filles que les garçons. Elles peuvent avoir lieu entre hétérosexuels mais aussi entre homosexuels. Elles peuvent également surgir entre les athlètes. De la simple caresse au viol, tous les schémas d’agressions sexuels existent.  
Aujourd’hui, le rôle de l’entraîneur est particulièrement important ?
Ces violences sont fréquentes dans le sport parce qu’il y a un rapport de proximité important entre l’entraineur et son athlète. Il y a aussi un travail sur le corps qui est au centre de toutes les attentions. Ce travail peut faire sauter certaines pudeurs et inhibitions. L’outil corporel devient alors progressivement un objet érotique pour le prédateur. Il ne faut pas non plus négliger les mécanismes de séduction de jeunes vis-à-vis de l’encadrement. Il peut y avoir une forme d’admiration du jeune pour son entraîneur, que l’on retrouve dans l’affaire Gabriel Matzneff. Dans ce cas, c’est à l’adulte de savoir poser les limites.   
Au delà du rapport entraineur/entraîné, il y a aussi l’isolement des sportifs avec leurs proches qui peut favoriser les violences sexuelles. Les jeunes inscrits en sports étude à des centaines de kilomètres de leur famille sont des victimes toutes trouvées. Les nombreux stages, déplacements fournissent des opportunités aux agresseurs pour passer à l’acte. Cela peut d’ailleurs se passer de manière très anodine. Combien de fois voit-on des garçons s’amuser à courir dans les chambres des filles ou dans les douches et s’amuser à les coincer. C’est un grand classique des rencontres mixtes mais ce sont surtout des jeux sexistes qui produisent des victimes.  
Le sport est également perçu comme un engagement qui engendre des sacrifices. Dans ce contexte, la carrière peut prendre le pas sur la protection de soi. Certains préfèrent se taire croyant ainsi préserver leur carrière. Dans son livre, Sarah Abitbol raconte hésiter un temps à partir à Nice pour changer d’entraineur mais elle sait que si elle fait ce choix, elle devra mettre un terme à sa carrière internationale. Elle fait donc le choix de sa carrière.  
Il y enfin souvent un conflit de loyauté qui se pose avec les familles. Les enfants n’osent pas dire à leurs parents ce qui leur arrive de peur de les décevoir car ces adultes se sont investis de différentes manière : financièrement, en déménageant près du club …  
Est-ce qu’on peut s’attendre à un ‘avant et un après 21 février’ dans la lutte contre les violences sexuelles dans le sport, comme certains intervenants l’ont laissé entendre ?  
Il est en train de se passer quelque chose dans le sport. Il y aura forcément un ‘après’ parce que c’est la première fois qu’une Convention rassemble autant d’acteurs et non des moindres. Deux ministres – Roxana Maracineanu et Nicole Belloubet, deux secrétaires d’État – Marlène Schiappa et Adrien taquet, d’anciens ministres comme Marie-George Buffet, sans compter les nombreux responsables de fédérations, les athlètes, les responsables associatifs, les universitaires, tous ont répondu présents. L’État et l’encadrement sportifs sont donc pleinement impliqués. L’administration de la Jeunesse et des Sport n’attend plus que le feu vert pour agir sur les dossiers qu’on va lui demander de traiter.
S’il y a, à l’issue de la Convention, une réelle volonté d’inscrire les choses dans la durée, il y a aura bel et bien un avant et après. Mais il faut se montrer prudent. Le plan de lutte contre les violences sexuelles et sexistes de Roselyne Bachelot en 2008 a été activé pendant deux ans, puis il est retombé progressivement dans l’oubli, parce que l’on est passé à autre chose.
Quelles solutions ont été envisagées lors de cette Convention pour venir à bout de ce fléau ?  
Qu’il y ait une prise de conscience ministérielle et de l’encadrement sportif, c’est très bien. Mais, ce qu’il faut, ce sont des propositions concrètes. Certains intervenants ont d’ores et déjà lancé des pistes intéressantes comme des actions de sensibilisation et de prévention, l’accompagnement et le contrôle des encadrants. Ces premières mesures peuvent être prises sans attendre. Il y a aussi l’élargissement à l’ensemble des bénévoles sportifs du contrôle d’honorabilité, destiné à vérifier leurs antécédents judiciaires et jusque-là uniquement systématique pour les éducateurs professionnels. 
Mais ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que tout le monde peut agir. Au niveau local, il y a de nombreuses associations d’aide aux victimes, de prévention qui connaissent ces questions. Aujourd’hui, les membres des fédérations ont peur, ils ne savent pas quoi faire face aux nombreux récits qui remontent. Et sur le terrain, très peu de personnes sont réellement formées à ces problématiques. Alors que tout le monde doit être sensibilisé sur ces questions, des bénévoles aux dirigeants.  
Le danger, c’est laisser le silence s’installer. Trop souvent, par crainte de la suspicion, on ferme les yeux, on se bouche les oreilles. Alors qu’il faut rester vigilant et savoir reconnaître les signaux d’alerte d’une victime. Une personne qui change de comportement doit interpeler. Tout comme des douches répétées, une baisse des performances, la perte d’appétit, l’isolement, les comportements agressifs… Tout cela s’apprend au même titre que l’on apprend à exceller dans sa discipline.     

Source: Seneweb

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